gaucher
La dominance cérébrale
et ses particularités
GENERALITES
L'organisation de notre système nerveux comporte un croisement des voies motrices et sensitives, confiant l'innervation de chaque moitié du corps à l'hémisphère cérébral opposé.
Ainsi une atteinte du cerveau droit, par exemple, entraînera-t-elle une hémiplégie gauche, c'est à dire une paralysie de l'hémi corps gauche.
En outre, et dans deux tiers des cas environ, les fonctions régissant la parole, l'écriture, et la réalisation de gestes minutieux, se trouvent localisées exclusivement dans le cerveau gauche.
C'est pour cela que la majorité d'entre nous écrit de la main droite; si le cerveau gauche de ces sujets venait à être lésé, ceux-ci présenteraient une aphasie et ne sauraient plus écrire.
Chez eux, c'est au contraire dans le cerveau droit que se trouve situé l'essentiel des fonctions affectives et cognitives, notamment intuitives.
Cette dominance cérébrale gauche, évidente pour les fonctions motrices, existe aussi pour l'audition et la vision, rendant compte des notions
- d'oreille directrice
- d'œil directeur.
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| Schéma des voies nerveuses | Cerveau droitier |
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| Cerveau ambidextre | Cerveau gaucher |
Schéma de l'organisation des voies nerveuses, et des localisations cérébrales
de la parole et du geste précis
Mais, dans près d'un tiers des cas, cette dominance cérébrale est au contraire localisée à droite.
Elle peut l'être presque totalement: c'est le cas des gauchers vrais.
Plus souvent elle l'est incomplètement, partagée entre les deux hémisphères: c'est le cas des sujets ambidextres, capables d'utiliser aussi bien la main droite que la main gauche.
PREVALENCE
Dans une large population les variations de cette dominance réalise un continuum au sein duquel on peut distinguer environ
- 65 % de droitiers vrais,
- 25 % d'ambidextres, parmi lesquels on distingue les ambidextres plutôt droitiers et les ambidextres plutôt gauchers,
- et 10 % de gauchers vrais.
Fait remarquable, ces proportions sont à peu près les mêmes, quel que soit le groupe ethnique dans lequel cette mesure a été réalisée.
Les hommes gauchers sont à peu près deux fois plus nombreux que les femmes gauchères.
Nous le reverrons, cette différence relève sans doute de raisons biologiques et sociales.
Il existe des familles de gauchers; mais l'étude rétrospective de la génétique de la dominance cérébrale reste encore confuse, parce que les notions de vrais ou faux jumeaux sont aussi récentes que la tolérance envers les gauchers, en particulier dans le choix de la main lors de l'éducation de l'écriture.
Cette dominance cérébrale gauche se retrouve chez la plupart des vertébrés, notamment les primates, les rongeurs, et les oiseaux chanteurs.
Elle apparaît anatomiquement très tôt, dès le 7° mois de la vie intra-utérine, sous la forme d'un hyper développement du lobe temporal gauche.
Cependant elle ne s'exprime que plus tard, en même temps que l'apparition du langage.
Son organisation est sous la dépendance de facteurs neuro-hormonaux , mettant en jeu notamment la testostérone et le développement des fonctions immunitaires. De là proviendrait en partie la prédominance masculine de la gaucherie, et surtout la plus grande fréquence chez ces sujets d'affections allergiques et autoimmunes.
MISE EN EVIDENCE
La définition d'un gaucher par la seule utilisation préférentielle de la main employée pour écrire aboutit à une différenciation entre gauchers vrais, droitiers vrais et sujets intermédiaires trop grossière, surtout lorsqu'il s'agit d'effectuer des comparaisons statistiques.
Certes l'imagerie moderne permet d'objectiver cette dominance cérébrale en révélant le fonctionnement ou l'hyper développement localisé des zones cérébrales qui contiennent ses centres essentiels.
Néanmoins cette dominance reste quantifiable par des tests simples.
Le plus employé est le questionnaire d'Edinburgh :
Pour dix gestes quotidiens à réaliser :
- - écrire
- - dessiner
- - lancer un objet
- - utiliser des ciseaux
- - tenir sa brosse à dents
- - se servir d'une cuiller
- - serrer son mouchoir sur son nez pour se moucher
- - ouvrir une fenêtre
- - craquer une allumette
- - dévisser un bouchon),
5 réponses chaque fois sont possibles, cotées ainsi :
- toujours à gauche = -10 ;
- habituellement à gauche = -5 ;
- sans préférence = 0 ;
- habituellement à droite = +5 ;
- toujours à droite = +10.
Ainsi entre
- -100 (gauchers parfaits) et
- +100 (droitiers parfaits)
existe-t-il une manière quantitative d'apprécier la dominance manuelle.
Selon ces modalités un score négatif correspond aux gauchers vrais, un score compris entre 0 et 70 aux sujets intermédiaires et un score supérieur à 70 aux droitiers vrais.
D'autres questionnaires ont été proposés; mais ils sont beaucoup plus lourds, et en pratique inutilisables sur de larges cohortes. C'est pourquoi ce questionnaire d'Edinburgh reste le plus satisfaisant, parce qu'il est suffisamment détaillé, et parce que depuis une dizaine d'années il a servi de référence à beaucoup de publication qu'il rend ainsi comparables.
Aussi l'ai-je employé dans une enquête personnelle destinée à étayer cette étude. Il a été adressé à 1520 artistes (970 peintres professionnels, et 550 élèves de l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts de Paris). J'y reviendrai au cours de cet exposé.
Mais cette appréciation de la dominance manuelle doit tenir compte de l'âge et du milieu social, car les gauchers contrariés sont encore fréquents dans les vieilles générations ou dans certains milieux. Mon enquête le confirme.
PARTICULARITES DE LA DOMINANCE CEREBRALE DROITE DES GAUCHERS
Leroi-Gourhan , lui-même gaucher contrarié et parfait ambidextre, a montré la quasi simultanéité d'apparition du langage et de l'habileté manuelle, objectivée par la fabrication de l'outil.
La parole chargée de sens, opposée aux cris non signifiants, peut être comparée au geste habile de la main droite opposé aux mouvements moins précis des autres membres, et notamment de la main gauche. Si on considère la parole comme la spécialisation d'un geste précis, il apparaît logique qu'en soient topographiquement rassemblés les organes de commande dans le même hémisphère cérébral.
Les processus affectifs et cognitifs sont latéralisés dans l'hémisphère droit chez les droitiers. Cette latéralisation , inversée chez le gaucher vers l'hémisphère gauche, est chez lui moins marquée, tandis qu'au contraire cette organisation est plus focalisée chez la femme gauchère que chez l'homme gaucher.
La dominance cérébrale est souvent incomplète. Des études chez des patients aphasiques ont montré il y a longtemps que les 2/3 des gauchers avaient au moins une partie de leurs centres du langage situés dans l'hémisphère gauche. Des travaux successifs ont confirmé ces faits , , en montrant que, dans ces cas, les voies de connexion entre les deux hémisphères étaient plus développées. On sait enfin depuis peu, grâce à l'imagerie moderne , que cette latéralisation des centres est moins complète chez les gauchers, et ces constatations ont permis à certains de prétendre que les gauchers utilisaient mieux l'ensemble de leurs structures cérébrales. Certes, inversement, pour quelques droitiers ces centres sont dans l'hémisphère droit; mais cette discordance est chez les droitiers beaucoup plus rare.
Toutes ces constatations soulignent que si la préférence manuelle représente un marqueur facile à identifier et relativement fidèle de la dominance cérébrale, à l'évidence elle n'identifie pas tous les cas de dominance égale ou inversée.
Depuis quelques années, beaucoup de travaux, soulignent la plus grande fréquence chez les gauchers de talents particuliers dans des domaines tels les mathématiques, la musique, les arts plastiques et l'appréciation spatiale, pour lesquels les fonctions cognitives intuitives et émotionnelles sont spécialement mises en jeu. Les sports nécessitant un sens de l'espace développé (fleuret, tennis) sont pratiqués très souvent par des gauchers, dès qu'il s'agit de compétitions de niveau international.
On a montré la très grande fréquence de gauchers et de garçons (par ailleurs myopes) dans un lot de 416 étudiants extrêmement précoces, sélectionnés en fonction de critères mathématiques et de raisonnement verbal; cette constatation serait en rapport avec, chez ces sujets, une localisation bi-hémisphérique des fonctions cognitives habituellement localisées seulement dans le cerveau droit chez les droitiers.
Enfin, on sait depuis longtemps la prévalence des gauchers parmi les étudiants en architecture , et nous l'avons retrouvée parmi les étudiants des Beaux Arts qui ont répondu à notre questionnaire.
Cependant, des exagérations se font jour. Certains vont jusqu'à affirmer que le fait d'être droitier est un handicap pour le développement de l'intelligence. D'autres font des gauchers les mutants des siècles à venir, dans la mesure où ceux-ci seraient bien plus que les droitiers à même d'utiliser une grande partie des zones encore muettes - ou apparemment muettes - de notre cerveau. Il faut cependant rappeler que l'étroitesse de cette relation entre une dominance cérébrale droite et le talent et la créativité reste encore discutée .
CONSEQUENCES SOCIALES
La constatation objective chez les gauchers d'une plus grande fréquence des pathologies allergiques , et immunitaire , (diabète, thyroïdite, lupus, myasthénie, recto-colite hémorragique, maladie de Crown , etc) est intéressante, parce que cette fragilité explique en partie la malédiction inconsciente dont les gauchers furent victimes dans les siècles passés. Ces sujets, malades plus souvent , mouraient peut être plus précocement que les droitiers. Cette croyance, telle un véritable racisme, a conduit pendant des siècles les éducateurs à cacher l'expression la plus visible de cette dominance inhabituelle, et à contrarier les enfants gauchers en les obligeant à écrire de la main droite.
Ainsi s'explique l'a priori péjoratif du terme gaucher. On notera le véritable terrorisme intellectuel qui s'est installé, conférant à la gauche une notion infériorisante, telle la gaucherie équivalente de maladresse, alors qu'au contraire le terme de droitier représente la rectitude, l'efficacité, l'absence d'anomalies.
Ce manichéisme linguistique semble propre à beaucoup des langues occidentales. Il se retrouve également en anglais (left signifie perdu, right signifie parfait), en italien (sinistro signifie gauche ou sinistre ), en allemand (link signifie gauche, mais linkisch veut dire aussi maladroit). Certes en espagnol le terme de izquierdo = à gauche est différent des deux termes siniesto ou zurdo qui signifient gaucher, mais la racine de ces derniers possède aussi une nette connotation péjorative.
On peut d'ailleurs se demander si c'est parce qu'ils sont plus souvent allergiques, que les anglo-saxons se sont les premiers penchés sur ce problème, et ont créé les termes neutres lefthanded et righthanded. Notons enfin qu'en français le terme droiterie, symétrique de gaucherie, est un néologisme utile mais lourd et peu employé, et que, si le terme d'ambimane est celui qui conviendrait pour désigner la faculté d'utiliser aussi bien la main droite que la main gauche, le terme d'ambidextre, quoique incorrect, bien qu'il reflète à lui seul la "dictature des droitiers", est le plus souvent employé.
Depuis un siècle environ, aux Etats-Unis d'abord puis dans toute la civilisation occidentale, l'avènement des libertés individuelles, du respect de l'autre et de ses différences, a rendu aux gauchers toute leur liberté.
Si bien que de nos jours il n'y a plus guère en France d'enfants gauchers contrariés.



